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Nadoch

Niouzes de la villa dimanches, de ses habitants, de ses visiteurs. Totalement narcissique.

Verbatim et Acta

Publié le 26 Février 2008 par Hervé in Réflexions profondes

Dans le blog Nadoch, on se cultive toujours… Aujourd'hui, dans le même billet, une leçon de linguistique, une leçon de diplomatie, et du nouveau dans les aventures du petit Nicolas.

Il est une expression empruntée à l'anglais, qui lui-même l'avait prise au latin médiéval, qui est "Verbatim", et que l'on aurait tort de traduire par "à la lettre", justement, parce que contrairement à ce que laisse entendre cette ô combien piégée formule, "à la lettre" a la prétention d'indiquer indifféremment un discours, écrit ou oral, scrupuleusement reproduit à l'oral ou à l'écrit. Or, lorsqu'on reproduit à l'écrit un discours oral, "à la lettre" est mal venu, en particulier si le discours s'est retrouvé métamorphosé sous la plume d'un copiste zélé. Pour indiquer qu'une parole orale a été fidèlement retranscrite, mieux vaut donc lui apposer le cachet "Verbatim". C'est d'ailleurs sous ce titre qu'un ancien jeune cadre dynamique qui faisait jadis office de conseiller auprès d'un vieux Président de la République amateur de roses, bien des années avant de se transformer en vieux cadre avachi pondant naguère des rapports peu consensuels auprès d'un jeune Président de la République amateur de Rolex, c'est sous ce titre disais-je donc au début de cette longue phrase, que le dit scribe a publié les paroles prononcées par l'ancien Président. Vous remarquerez que dans ce cas de figure, le cachet "Verbatim" apposé par Jacques Attali n'engage pas grand-chose, puisque bien souvent il n'y eut pas de tiers pour vérifier l'authenticité des propos tenus et retranscrits : scripta manent, sed verba volant (même si le docteur Lacan jurait, lui, le contraire), sauf à l'ère de l'enregistrement tout autant protéiforme et numérique que sa diffusion, comme l'ont pu le vérifier il y a peu tous ceux d'entre nous qui n'avons pu nous rendre au dernier Salon de l'Agriculture.

Dans la culture universitaire, nous faisons semblant, souvent, de reproduire à l'écrit pour quelques poignées de lecteurs ce que nous avons prononcé devant une seule petite poignée d'auditeurs. Nous appelons ça des "Actes". À la différence des Actes des apôtres, les actes universitaires ne font rien d'autre que de retranscrire ce qu'en langage universitaire nous appelons des "communications". Il est vrai que souvent les universitaires se contentent de dire ce qu'ils ont écrit, parfois des semaines avant. Et il arrive même que des universitaires soumettent, lorsqu'ils proposent leur participation à un colloque, le texte écrit de leur communication dans le but de la faire accepter, de la même façon qu'il y a une vingtaine d'années encore, des journalistes de la télévision tchèque ou hongroise ou roumaine soumettaient à une puissance occulte le script de l'allocution spontanée qu'ils destinaient quelques heures plus tard à leurs compatriotes. Reste que nous savons bien, pour en revenir à l'Université française, qui elle est libre (et autonome, même, à present), que si le conférencier a été intéressant à l'oral, et s'il le reste à l'écrit, il faut forcément que l'écrit ne soit pas le verbatim exact de l'oral, étant donné qu'il ne s'agit pas vraiment de la même langue, qu'on ne s'adresse pas tout à fait au même public, et que les conditions de réception ne sont pas tout à fait les mêmes.
En diplomatie, cela peut aller plus loin, nous le savons, puisque les paroles seront actées différemment suivant les enjeux internationaux qu'elles peuvent impliquer. Vous vous rappelez certainement l'éclat de rire qui nous prend régulièrement dans Le Dictateur de Chaplin lorsque, après que Hinkel a écucté, soufflé, vomi pendant quelques minutes sur ses micros, l'interprète suave résume sobrement : "Notre Président vient de de donner son avis sur les Juifs".
Mais la réalité est du même ordre, souvent : c'est ainsi qu'on apprend, dans le Marianne de cette semaine, comment Mao-Tse-Toung avait déclaré à Henry Kissinger, lors d'un entretien au sommet : "[…] et si je vous envoyais 10 millions de chinoises ? Ca les empêcherait de se reproduire comme des lapines ici, et ça ferait un désastre chez vous". Kissinger promit alors, paraît-il, que ces propos seraient expurgés des comptes rendus de l'entretien. La preuve que non : l'ouverture des archives américaines de 1973 a permis de mettre au jour un entretien "verbatim", justement.

L'ennui, quand on veut que, pour des raisons disons diplomatiques, que les "Acta" ne soient pas trop "Verbatim", en particulier sur des points sensibles, c'est qu'il ne faut pas en ce cas qu'il y ait beaucoup de témoins des "Verbatim". Ou tout au moins faut-il miser sur la bienveillance des dits témoins. Ce n'est pas toujours le cas. C'est bien pourquoi les lecteurs du Parisien ont à juste titre protesté quand le compte rendu officiel livré par les services de l'Elysée de la rencontre de Nicolas S., Président en France, avec les lecteurs du dit journal, français eux aussi, a mentionné que Sarkozy leur a dit : "J'aurais mieux fait de ne pas lui répondre." Tollé général : non seulement Le Parisien reprend ce mensonge, qui avait pour sujet un vague fait divers que tout le monde a oublié depuis, et qui s'était produit lors d'une cohue au Salon de l'Agriculture, mais en plus le dit mensonge est relayé par toutes les grandes chaînes d'information. Sommé de s'expliquer, le directeur du Parisien a produit l'explication suivante :
"A l'origine, a expliqué Dominique de Montvalon, le Président a répondu sur le thème « Je persiste et signe ». En gros il nous a dit : Un Sarkozy quand on le cherche on le trouve que ce soit à l'école ou à l'Elysée. Quand on veut pas me serrer la main pourquoi se mettre sur mon chemin. La phrase ajoutée marque un changement de ton. Au cours de la journée l'Elysée a pris la mesure de l'impact de ce qui s'était passé et nous avons récupéré la version finale de l'interview le soir très tard juste avant de boucler le journal. La phrase est devenue le titre parce qu'elle est forte."

Ôtez-moi d'un doute : c'est bien Chirac qu'on appelait Supermenteur ?


Hervé
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