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Nadoch

Niouzes de la villa dimanches, de ses habitants, de ses visiteurs. Totalement narcissique.

De neige à Noël (oui, mais sur le Kilimandjaro)

Publié le 19 Décembre 2016 par Nadine

PhotoService.com
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J’ai pris la photo ci-dessus, les neiges du Kilimandjaro, en janvier 2006. C’était au retour d’une invitation à la Réunion. Car mes fidèles lecteurs le savent bien : je ne rate jamais une occasion de d’honorer les invitations qui me sont faites. Par exemple avant-hier soir j’étais à Pertuis chez une collègue qui faisait une petite fête d’anniversaire. Et hier soir chez une ancienne collègue à 500 mètres d’ici à boire des canons (m’en fout, je suis rentrée en vélo). Je rechigne parfois à prendre ma voiture. Heureusement nous avons covoituré à quatre. J’ai beaucoup moins de réticences à prendre les transports en commun : le bus jusqu’à Marseille, le TGV vers Paris ou Lyon, et aussi l’avion. C’est pour cela que j’honore aussi les invitations plus lointaines : par exemple mercredi je serai à l’aéroport parce que c’est à Nairobi que l’on m’invite. C’est plus loin que Pertuis ; il y aura une escale à Casablanca, mais pas de péage sur l’autoroute.

L’année dernière j’étais à Camp Perrin en Haïti au congrès de l’EPA où j’étais invitée (encore !). Toute l’Amérique noire était au rendez-vous et avec l’Amérique noire, dans les délégations de l’Amérique latine, des pères et des frères africains. De vrais frères, pas seulement ceux qui s’appellent Brother ou Bro dans les textes de rap black US. Pas seulement des frères de l’autre côté du Passage du milieu comme disent les afro-américains, celui qui vit la déportation de 11 millions de captifs et créa la diaspora noire. Non de vrais frères ayant prononcé des vœux pour entrer dans des ordres de l’Eglise catholique. L’EPA ce sont les Pastoral Afroamericana y caribeña, des curés noirs, mais aussi rouges dans les convictions politiques. En Amérique Dieu est une boite à outils et les outils sont parfois la faucille et le marteau.

Revenons à nos invitations. N’ayant pas un goût immodéré pour la messe et ayant souvent décroché de débats qui étaient exclusivement en créole et en espagnol, j’ai beaucoup traîné dans les coulisses du congrès et bavardé avec tout le monde. J’ai aussi profité à fond de la partie festive fort développé et fort tard tous les soirs. J’ai parlé et blagué avec tout le monde. J’ai trinqué à la bière et au rhum jusque fort tard. J’ai dansé sur des rythmes tropicaux avec de très bons cavaliers, clercs et laïcs. Comme à l’EPA personne ne porte la soutane, on faisait mal la distinction dès la nuit tombée et même avant.

C’est là que j’ai rencontré Pascal. Je suis avec lui sur la photo juste en dessous du Kilimandjaro. Pascal est Kenyan mais il exerce son sacerdoce au Paraguay. Nous avons devisé autour de bonnes bouteilles, parlé musique, un peu politique, et pas vraiment de religion. Il m’a invité à venir le voir au Paraguay ; mais c’est un peu loin. Alors il m’a aussi invité au Kenya : cette année il va y passer trois mois avec sa famille et ses amis. C’est donc au Kenya que j’honorerai son invitation. Je ne connais pas encore le programme. J’imagine que je n’échapperai pas à la messe pour Noël. En Afrique la messe est toujours un très beau spectacle. Je crois qu’il a prévu que nous allions à la mer avec des copains à lui. Peut-être aussi à Meru, sa ville natale, à côté de laquelle se trouve un parc national très réputé. J’ai donc dans ma valise des chaussures de marche, des tongs et des chaussures de pépète. Dans la deuxième valise — on a droit à deux valises pour les vols qui desservent l’Afrique — j’ai mis deux cubi de vin, rouge et blanc, une bouteille de champagne, 1 kg de chocolat en tablette et mes inévitables petites fioles de lavande. Je ne sais pas si je reviendrai avec une peau de léopard ou des défenses d’éléphant (je ne pense pas, en plus c’est interdit et immoral), j’espère en tous cas revenir avec plein de beaux souvenirs, pleins de chaleur humaine comme j’en ai toujours eu en Afrique.

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Le village Potemkine (chronique de la réforme du collège)

Publié le 4 Décembre 2016 par Nadine

 

 

 

 

Pour les non-historiens, il n’est pas inutile de rappeler ce que furent les villages Potemkine. Avant d’être un cuirassé, Potemkine était le chef de gouvernement et l’amant de la Grande Catherine de Russie à la fin du XVIIIe siècle. La légende raconte qu’il faisait bâtir des fausses façades de faux villages joyeux, remplis de faux joyeux moujiks sur le passage de la tsarine. Le concept a été repris par Hergé pour la visite de Tintin chez les Soviets. Vrai ou faux, peu importe. L’on a vu fleurir des collèges Potemkine avec des EPI Potemkine que notre ministre a montré en exemple dans le cadre de la réforme du collège, mais qui, comme les villages du même nom, n’étaient que des façades qui cachaient la misère.

Les grands pédagogues qui n’ont jamais enseigné nous montrent en exemple les pédagogie alternatives, Montessori, Ecole alsacienne. Toutes ces pédagogies alternatives sont intéressantes, performantes et contribuent au développement intellectuel et personnel de l’enfant et de l’adolescent. Je n’ai aucun doute là-dessus et je désirerai vraiment les appliquer dans mon quotidien professionnel. Mais… ils oublient de citer le contexte d’application : ce sont des collèges privé-privé, très chers, où les classes sont parfois à moins de 10 élèves, le matériel offert sans compter et surtout, il n’y a que des fils et filles de, la haute bourgeoisie intellectuelle et financière. Pas exactement les moyens et les élèves qui sont les miens depuis le début de ma carrière (20 ans de ZEP puis, depuis 2012 collège de centre-ville avec des classes à 30). Lorsqu’on vient nous faire la leçon sur notre rigidité, notre ringardise, en montrant ces écoles, on oublie ces facteurs essentiels : une Ferrari ira toujours plus vite qu’une Fiat Panda.

Mais revenons à nos classes Potemkine. L’année dernière et l’année d’avant, les grands penseurs pédagogiques nous ont montré des exemples qui marchent. On a ainsi eu droit à un EPI espagnol-géographie à propos de vaches au Kenya ou un EPI EPS-Math où les élèves devaient faire des calculs aux pieds des poteaux de foot. Evidemment à chaque fois les classes étaient à 10 élèves ou environ ce qui enlève de la vraisemblance au truc.

Au delà des conditions matérielles et pédagogiques qui relèvent de la fiction dans le monde réel du collège, revenons sur le fond de ce qu’on nous propose : mantra pédagogique et arnaque totale. Pourquoi ?

Mantra car nos inspecteurs chéris nous ont expliqué toute l’année dernière qu’enfin ils avaient trouvé le Graal pédagogique qui allait faire réussir tous les élèves. Pour les non-avertis de l’Education Nationale, sachez que l’on ne peut atteindre le vrai Graal qu’au prix d’un langage abscond que seuls les initiés peuvent comprendre (îlot bonifié, schéma heuristique, approche spiralaire, démarche curiculaire, classe inversée, scénariser, tâches complexes…). C’est par charité que j’emploie les mots mantra et Graal. J’ose espérer que ces salamalecs de la part de ceux qui les énoncent et les diffusent sont de l’ordre de la croyance, voire de la foi. Sinon il faudrait les nommer foutaise et imposture.

En quoi cela consiste dans le monde réel, une fois que l’on a ôté le méta-langage qui recouvre la réalité du quotidien des classes ? Nous restons avec nos classes à 30. Les classes à 10 c’est dans le collège Potemkine, même en REP+ cela n’existe pas. Il est très bien vu de mettre les tables en îlot, c’est-à-dire regroupées par 4 de manière à ce que les élèves engagent un travail collaboratif (il y a 25 ans c’étaient les tables en U. Pour ma part je reste dans l’indémodable, la forme autobus : ringarde mais qui permet de gérer le travail des élèves et le bruit quand ils sont 30). On doit donner aux élèves une fiche de travail par groupe, où se trouvent des documents de nature différente qu’il faut croiser et synthétiser, ceci est rebaptisé tâches complexes, avec lesquels ils doivent trouver les savoirs tout en mettant en œuvre des savoirs-faire rebaptisés compétences. Depuis 26 ans que j’enseigne c’est ce que je n’ai cessé de faire… mais bon. Ce qui est affiché comme nouveauté c’est que les compétences doivent être transversales, c’est-à-dire que nous devons nous concerter entre collègues et les évaluer ensemble. Comme si nous ne nous étions jamais parlés auparavant ! Donc rien de réellement neuf sauf que…

  • On évacue les savoirs au profit des compétences qui seules seront évaluées dans le cadre du LSU (Livret Scolaire Unique) et du brevet.
  • On décortique le tout en 8 composantes du socle, elles-mêmes décomposées en micro-compétences que l’on évalue sur une échelle à 4 niveaux. Dans le bulletin du cycle 4, il y a 105 compétences en histoire et géographie.
  • A l’oral du brevet qui portera sur les parcours ou un EPI l’élève ne sera interrogé que sur sa manière de travailler et non sur ce qu’il a trouvé.

Les notes je m’en tamponne. Pour de bon. Vous pouvez les remplacer par des smiley ou des gommettes de couleur, je m’en fous. Il y a bien longtemps que je ne note plus sur 20 et que je peux mettre des lettres ou tout autre chose. Mais j’ai assez de respect pour mes élèves, pour leur travail et pour ma discipline pour noter à la fois les savoirs que je leur ai transmis, qu’ils ont découvert dans des documents ou ailleurs, et qu’ils ont appris, et les savoirs-faire que je leur ai appris à mettre en œuvre. J’ai même du mal à cerner comment transmettre des compétences sans contenu et comment les évaluer.

Là-dessus il y a les EPI. On nous a déjà fait le coup en 2002 avec les IDD : raboter les heures d’enseignement pour faire de l’interdisciplinaire. Etre temps les IDD ont disparu et les heures libres se sont envolées. Ma discipline a perdu ainsi 30 mn de la 6e à la 4e. Les EPI comme les IDD reposent sur l’a priori suivant : les élèves comprennent mieux quand un concept, des savoirs ou des compétences sont étudiées dans le cadre de plusieurs disciplines en même temps. L’idée paraît séduisante sur le papier. Dans la réalité cela ne marche pas comme cela. Ou plutôt cela marche avec les bons élèves, ceux qui sont déjà solides dans les disciplines et pour lesquels décloisonner donne du sens. Pour les élèves en difficulté c’est pire que l’approche disciplinaire. Ils sont déboussolés et plus rien ne fait sens ; ils se contentent d’appliquer des recettes pour tenter de faire quelque chose. Dans ce cadre, avec une validation par les compétences, l’évaluation relève de l’aumône pour ces élèves et non d’acquisition de savoirs, savoirs-faire ou compétences quelconques.

Donc les EPI. Dans mon collège de multiples EPI ont été mis en place que ce soient des projets antérieurs ou des projets conçus pour la réforme. Je me suis même collée à un EPI en transformant un projet que je faisais depuis l’année dernière et projeté depuis des années. Du témoignage même des collègues et des élèves, les EPI c’est chiant. C’est sympa les deux premières heures et puis rapidement on tourne en rond, on rabâche dans plusieurs disciplines et au bout d’un moment, même ce que vous aimez beaucoup vous sort par les yeux. Un élève que je connais bien fait cette année un EPI autour d’un grand peintre anglais. Sympa, il y avait une expo magnifique à côté du collège ! Ce peintre a tourné en rond pendant un mois et demi dans une bonne partie de ses cours jusqu’à la nausée. Et je ne suis pas sûre qu’il puisse en dire aujourd’hui grand chose malgré les efforts des collègues qui avaient travaillé comme des dingues en amont. A la fin de l’année ce sera un EPI Titanic que j’espère annonciateur du destin de cette réforme.

Mais le pire dans tout cela c’est que les effets réels de cette réforme sont l’exact inverse de ce qu’elle annonçait. Les EPI ne donnent pas de sens et les élèves s’ennuient, on pouvait le prévoir. L’AP (Aide Personnalisée) en groupe de 30 on rit (jaune). La scénarisation des tâches, au mieux un gadget, au pire une insulte (croisée hier, une maman désespérée : son fils devait dans le cadre de l’EMC argumenter dans le sens du Front National). Ces deux escroqueries pédagogiques ont pris sur des heures de cours alors que la demande des élèves et des familles n’a pas faibli. Les parents demandent et obtiennent plus de travail à la maison pour finir le programme ou se débrouillent pour compenser le manque dans l’offre du collège. Quand ce n’est pas les parents, ce sont les collègues qui espèrent finir le programme et compensent à la maison ce qui ne peut pas être vu en classe (exercices, recherches…). Les EPI eux-mêmes en rajoutent sur la charge de travail déportée à l’extérieur. Or, le travail maison signifie soit des élèves très autonomes (rares au collège), soit le soutien de la famille. Ce sont donc les familles riches en capital, capital financier (payer des cours particuliers), capital culturel (être capable de comprendre et aider l’élève à faire), capital social (connaître quelqu’un qui, les enfants de profs en premier) qui sont favorisées. D’ailleurs les élèves autonomes se trouvent très souvent dans ces familles riches en capital puisqu’ils ont appris par l’implicite dès le biberon dans un environnement où la culture est présente : il pleut toujours où c’est déjà mouillé. Cet investissement des familles se voit dans le succès des établissements privés (« là au moins je paye, comme ça je sais ce que j’ai et je peux réclamer ») et de manière plus sournoise dans les cours particuliers qui sont devenus un fromage investi par des grandes entreprises : Acadomia par exemple, côté en bourse, 120 millions d’euros de chiffre d’affaire.

Comme toutes les entreprises de services à la personne, la prestation offerte par la société - comme celle offerte individuellement par un étudiant déclaré - ouvre droit à un crédit d'impôt et/ou réduction d'impôt pour l'emploi à domicile de 50 % ce qui a favorisé son développement et celui de tout le secteur (Wikipedia).

Pour être plus claire : l’argent public finance ses propres défaillances, qu’il a lui-même créées au profit des familles déjà favorisées.

Le collège va mal, ce n’est pas une nouveauté. Il y a surement des remèdes, je ne sais pas s’il y a une solution satisfaisante. Mais surement pas ça ! La réforme Collège 2016, surcharge de travail pour les salariés, insulte pour les professionnels de l’éducation, est malfaisante pour les élèves et dans son imposture, drapée dans ses incantations à vouloir faire réussir tous les élèves, elle creuse les écarts et les inégalités sociales qui étaient déjà un fléau de l’école. C’est donc à tous points de vue, une réforme de droite. 

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