Non, je n'ai pas fait comme Christiane Taubira qui a récité un poème de Léon-Gontran Dama, poète de la négritude, au micro du Palais Bourbon. Je me suis contentée de lire mon texte.
La semaine dernière je vous entretenais de toutes les polémiques que je ne ferai pas à l'occasion de l'invitation au tribunal de la dette d’Haïti, où je représentais le Collectif Haïti de France. Voici donc mon texte et beaucoup de gens, en dehors de ma quête de reconnaissance, m'ont chaleureusement remerciéee, en particulier de leur avoir appris plein de choses. En effet l'axe directeur de mon intervention était Haïti dans la mondialisation depuis 1492, un espace dominé. C'est le "depuis 1492" qui a beaucoup interpellé certain en leur donnant des champs d'éclairage nouveau.
Mis à part cela, le Palais Bourbon c'est très beau, très grand, j'ai failli me perdre dans ce labyrinthe, la salle où nous étions sentait la patine des ans dans le charme discret du vrai luxe. Cela faisait contraste avec les bureaux années 1970 mal vieillis du 13ème où j'ai bossé toute la semaine et où je replonge dès lundi. Sans compter le coup de nostalgie en passant rue de Courty (les intéressés comprendront).
Colonialisme, néocolonialisme, mondialisation : Haïti un espace pionner et paradigmatique dans les processus de domination.
Il y a trois ans déjà, Haïti et sa capitale Port-au-Prince ont fait la une de l’actualité, lorsqu’une des pires catastrophes naturelles de l’histoire récente s’est abattue sur ce pays, déjà l’un des plus pauvres de la planète.
Si les causes de ce drame sont tout autant humaines que naturelles, leurs conséquences toujours présentes et tragiques sont frappées du même sceau : celui d’une dépendance et d’un sous-développement construits, qui ont fait et font toujours payer au peuple haïtien le prix fort de son audace et peser le poids de la domination, domination des empires d’hier et ceux d’aujourd’hui. Ils sont le produit de cinq siècles de domination où cet espace a été au cœur des enjeux de la mondialisation : le génocide indien et l’exploitation esclavagiste durant la période coloniale n’en furent que les tristes et abominables commencements, ceux d’une économie extravertie, basée sur la prédation : prédation sur les hommes, prédation sur les ressources naturelles. A Saint-Domingue, le régime colonial esclavagiste était plus abouti qu’ailleurs, plus oppressif : rencontrant dans son projet émancipateur la Révolution française, la révolte des esclaves de 1791 devint révolution domingoise puis haïtienne.
En 1804, Haïti devint la deuxième nation du Nouveau Monde à acquérir son indépendance. Son peuple d’esclaves devenus libres put aussi s’enorgueillir d’avoir mené la seule révolte servile de l’Histoire à réussir. Surtout Haïti se retrouvait en 1804 détruit et isolé, puis puni d’avoir mené de manière absolue l’idéal des Droits de l’Homme. Pour pouvoir exister au sein d’un espace encore esclavagiste, la jeune République noire se vit alors contrainte de payer une dette astronomique à l’ancienne métropole, la France. Cette somme de 150 millions de Francs-or pesa sur l’économie du pays pendant plus d’un siècle. L’opération permit aux banques et aux sociétés commerciales, en s’appuyant sur une classe dirigeante corrompue, de mettre à sac le pays — productions agricoles, ressources naturelles et paysannerie sur laquelle a pesé en définitive le paiement de dette de l’indépendance. Prédation toujours.
Haïti devint au XIXe siècle un laboratoire d’expérimentation du néo-colonialisme, celui de la France puis celui des Etats-Unis : c’est pour cela que le sous-développement y est aussi achevé aujourd’hui. Après avoir mis sous tutelle son économie, le grand voisin occupa Haïti de 1915 à 1934 : le pillage alors continua, habillé cette fois-ci du discours de la modernité. Mais même parti, l’aigle américain est toujours resté présent : dans le contexte de la Guerre Froide et avec Cuba comme voisin, la dictature des Duvalier à partir de 1957 avait le bon goût de faire régner l’ordre et tourner les profits pendant que la majorité des Haïtiens n’avaient même pas les miettes.
Depuis la chute de Baby Doc en 1986, le pays n’a pas connu de stabilité politique. Tout s’est emballé : violence, aggravation de la misère, dégradation de l’économie. L’ouverture forcée des marchés en 1994, contrepartie du retour du président élu et légitime, Jean-Bertrand Aristide, retour à l’ombre de la bannière étoilée, a définitivement torpillé l’économie haïtienne. Le libéralisme des marché a particulièrement touché l’agriculture qui s’est retrouvée en situation concurrentielle avec l’agro-industrie subventionnée des Etats-Unis. L’instabilité politique a accompagné la décomposition de l’Etat qui, depuis 2004, ne vit que sous perfusion de la communauté internationale. C’est en 2004, année du bicentenaire de l’Indépendance, qu’une opération conjointe des Etats-Unis et de la France chassa Aristide du pouvoir.
Pour autant Haïti continue de produire de la richesse mais, comme auparavant ce n’est jamais au profit de sa population. Car, depuis un siècle, le capitalisme l’a désigné pour son espace régional comme pourvoyeur de main d’œuvre à bon marché et expulsable à tout moment. Il y eu et il y a toujours à Haïti des richesses immenses, mais c’est une terre qui a été pillée et continue à être pillée dans ses ressources naturelles, ses structures économiques, sa population.
Le séisme de 2010 n’a fait qu’aggraver une situation et des phénomènes déjà en place.
• L’exode des cadres s’est accru, retirant au pays ses professionnels les plus dynamiques. 80 % des cadres professionnels vivent hors d’Haïti, il y a plus de professionnels de santé haïtiens au Canada qu’en Haïti. L’accueil généreux de 700 étudiants haïtiens par la France au lendemain du séisme a été aussi et surtout une ponction sur le capital humain, puisque peu d’entre eux envisagent aujourd’hui de retourner au pays. Il faut le réaffirmer encore fortement : les phénomènes migratoires sont une richesse pour les pays riches au détriment des pays pauvres. Haïti en est la triste illustration, avec la saignée régulière de sa population active la plus formée et la plus dynamique.
• La reconstruction tarde et des dizaines de milliers de personnes vivent encore dans des camps informels qui se pérennisent. Les promesses de dons n’ont pas toutes été honorées et l’essentiel est revenu dans les pays donateurs par divers biais. Moins de 1% ont été versées au gouvernement haïtien qui n’a eu aucun contrôle des flux financiers, pour certains assez opaques. Le bénéficiaire principal de l’argent américain a été le gouvernement américain lui-même : un tiers de la somme a servi à payer ses troupes qui ont occupé Haïti pour la troisième fois en moins de cent ans.
Mais il y a d’autres biais : c’est ainsi que l’aide alimentaire US repose sur le système des subventions à leur propre agriculture qui arrive ainsi en position de force face à une agriculture haïtienne fragile et déstabilisée. Les contrats passés l’ont été avec les entreprises nationales des donateurs : le marché a ainsi totalement échappé à l’économie haïtienne qui ressort encore davantage affaiblie puisque les entreprises haïtiennes ont pour l’essentiel été oubliées.
• Dans le même temps, plus de 10 000 ONG étrangères sont présentes, sans coordination, sans concertation, soulageant des maux mais aggravant aussi la dépendance et la confusion. Et toutes ne sont pas pleines de bonnes intentions : pensons à toutes celles qui se sont que les annexes des Eglises sectaires américaines, celles qui, en diabolisant le vaudou, visent à détruire la culture originale et autochtone des Haïtiens.
Haïti est devenue la république des ONG et celles-ci ont coupé la main gauche de l’Etat, celle de l’Etat social — je fais ici référence à Bourdieu — alors que sa main droite, celle du politique et des fonctions régaliennes, a disparu depuis 1986 et surtout depuis 2004. Dans ce contexte l’élection controversée d’un président chanteur peut-elle changer quelque chose ? Est-ce une démocratie sur fond de misère pour le plus grand nombre et d’inégalités sociales profondes ? La démocratie peut-elle être imposée de l’extérieur sur fond d’occupation étrangère ?
Qu’est-ce que la mondialisation ? C’est une accélération des échanges à l’échelle planétaire : hommes, capitaux, marchandises, biens intellectuels, entraînant une spécialisation et une hiérarchisation des espaces. Depuis 1492, Hispaniola, Saint-Domingue, Haïti et leurs populations en sont l’illustration la plus paradigmatique. Dans la hiérarchisation des espaces, Haïti se trouve clairement au rang d’espace dominé, pourvoyeur de richesses au bénéfice des structures de la domination coloniale puis néo-coloniale. Se blan ki deside[1] dit le proverbe venu du temps de l’esclavage. A-t-il été infirmé depuis deux siècles d’indépendance ?
La situation est si dramatique et semble si inextricable qu’on ne peut qu’émettre ces simples vœux :
Nous demandons aux pays donateurs de respecter leurs promesses et de réaliser des dons qui soient d’abord au bénéfice d’Haïti et des Haïtiens.
Nous demandons aux puissances occupantes, sous couvert de l’ONU ou non, de commencer un processus de désengagement pour qu’Haïti retrouve sa souveraineté.
Nous demandons aux ONG de respecter la souveraineté haïtienne et de se mettre en conformité avec des objectifs édictés par le gouvernement haïtien, seul coordinateur légitime de la reconstruction du pays.
Nous demandons au gouvernement français de mettre en œuvre une réflexion avec les Haïtiens sur le remboursement de la dette de 1825 au bénéfice des Haïtiens.
Nous demandons tout simplement qu’Haïti soit enfin considéré comme un pays souverain, que sa population au pays comme dans la diaspora soit respectée, au nom de la commune humanité et aussi au nom de la dette morale que le monde entier doit au courage de ce peuple : Ayiti sé manman libèté. Si l tombé la lévé[2]
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