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Nadoch

Niouzes de la villa dimanches, de ses habitants, de ses visiteurs. Totalement narcissique.

Les frontières de la France et de la France dans l'Europe : histoire et enjeux contemporains

Publié le 14 Juillet 2007 par Nadine in Réflexions profondes

Je continue de faire ma frimeuse avec mes notes de master (mention très bien 17,6 de moyenne) et je fais le lien avec le voyage de cet été. Je pars en Turquie : je suis pour l'adhésion de ce pays à l'Union Européenne (je sais que Chico est contre, il peut répondre). J'ai eu 20/20 à ce devoir qui plaide dans sa troisième partie en faveur de l'adhésion de la patrie d'Atatûrk. En ce très républicain 14 juillet je  l'envoie en entier dans le blog. Et puis comme ça, ceux qui me traitent de blogeuse bavarde peuvent dire qu'ils ont raison !
Les frontières sont les limites géographiques d’un Etat, celles de sa souveraineté et de son action. D’après cette définition qui reprend dans les grandes lignes ce que l’on trouve dans les dictionnaires, les frontières politiques semblent au premier abord un objet géographique simple. C’est pourtant un objet qui a une histoire, et celle-ci est d’autant plus longue pour les frontières de la France que l’histoire de son Etat est ancienne. C’est aussi un objet complexe qui peut se définir de façon multiple dans l’espace et dans le temps. Les frontières peuvent se définir aussi de façon multiple dans les représentations et dans les idéologies qui ont façonné ces représentations.
Que sont les frontières ? Sont-elles une ligne, un front ou un espace ? Ce dernier est-il homogène ou hétérogène ? Si les frontières politiques sont bien une création humaine, elles s’encombrent facilement de sentiments et de mythes, jusqu’au mythe téléologique des frontières providentielles parmi lesquelles bien sûr les fameuses frontières naturelles.
A toutes ces questions, des réponses différentes ont été données tout au long de l’histoire de la France. Par effet retour, ce poids de l’histoire pèse encore dans les représentations contemporaines des frontières politiques, mais nous permet aussi de réfléchir sur le présent. A l’heure où la France n’a plus de conflit à propos du tracé de ses frontières territoriales métropolitaines, et à l’heure où elle cède une partie de sa souveraineté à un espace politique plus large, l’Union Européenne, et où elle s’insère dans un contexte de mondialisation, la question des frontières reste toujours mouvante et enjeu de débats. Il interroge cette construction territoriale.
Nous verrons d’abord une histoire des frontières politiques, dans le cadre de la construction de l’Etat et de la Nation en France, puis nous tenterons de tracer un tableau des enjeux contemporains sur les frontières en France et en Europe ; enjeux pour les frontières nationales dans le cadre de l’Europe et le contexte de la mondialisation, et enjeux pour les frontières de l’Union elle-même, frontières déplacées des frontières nationales.

I De l’invention  des frontières du royaume de France à celles de l’Etat et de la Nation
La Francie occidentale, la part de Charles le Chauve, issue du partage de Verdun, n’est en 843 qu’un partage parmi d’autres des rois mérovingiens et carolingiens. Mais ses conséquences seront durables. La limite orientale du royaume s’appuie alors sur quatre rivières, le Rhône, la Saône, la Meuse et l’Escaut, mais elle ne suit pas le cours de celles-ci puisqu’elle parcourt plutôt des espaces peu peuplés (forêts, landes…), qui, dans l’esprit médiéval, sont des séparations plus naturelles. D’autre part le partage de Verdun fait suite aux serments de Strasbourg (842) qui auront de fortes résonances postérieures pour leurs aspects linguistiques, en parlers romans et germaniques.
Du IXe au XIIIe siècle, avec l’affaiblissement du pouvoir royal, les limites du royaume ne sont ni plus ni moins importantes que les autres limites féodales. Pour les seigneurs se jouent sur leurs frontières des enjeux de souveraineté face à leurs voisins et des enjeux financiers avec les perceptions et redevances. Mais bien souvent ce n’est pas la limite qui est leur souci majeur car l’espace entre deux souveraineté est surtout une marche c’est-à-dire un espace flou et lâche. Ces marches sont des espaces de conflit mais aussi de rencontres sur lesquelles se déroulent les tournois, où l’on se jure mutuellement la paix et dans lesquels on reçoit des hommages. Les seigneurs y tiennent aussi des plaids pour marquer leur souveraineté sur cet espace marginal.
Dès la fin du XIIIe siècle, les limites féodales cessent d’être des limites politiques pour n’être plus que des limites administratives, judiciaires ou coutumières. La puissance de la monarchie capétienne commence se faire sentir partout et savoir de quel côté on se situe prend alors de l’importance pour ceux qui habitent les  marches du royaume : le droit de célébrer la messe en cas d’interdit sur le royaume, le concile auquel se rendre, l’obligation d’aller au ban, les lois qui s’appliquent, la monnaie qui circule, l’impôt  qu’il faut payer et à qui, la justice de laquelle on relève et avec quel appel sont des questions qui relèvent de la souveraineté royale et où la frontière marque une limite. L’incertitude de la souveraineté n’a cependant pas que des désavantages dans ces zones de francs-alleux et d’enchevêtrement d’hommages : échapper à l’impôt par exemple. D’autant plus que le tracé de ces limites se base bien souvent sur la coutume et donc sur la mémoire, avant d’être un tracé jalonné de bornes.
Dans ce rapport de force, les rois tentent de grappiller sur les marges en jouant eux aussi sur le droit féodal. Car il y a urgence à définir la limite du royaume pour appliquer une politique douanière (Philippe le Bel) ou pour défendre le royaume. Sur cette limite, pour faire front, le roi bâtit des places fortifiées, en bref, y fait frontière. La frontière est fille de la naissance de l’Etat royal, de sa fiscalité, de sa justice et de ses armées. A la fin du XVe siècle, revendiquées par le roi, légitimées par un sentiment national plus fort — Jeanne d’Arc est fille de ces régions de marches — les frontières apparaissent déjà comme imprescriptibles, sacrées, inaliénables— même par le roi — en quelque sorte déjà d’antiques et naturelles frontières.
De l’époque moderne jusqu’au début du XXe siècle, les questions que posent les frontières politiques de la France deviennent celles de leurs définitions : définition sur la carte avec des conquêtes (celles du siècle de Louis XIV surtout), définition par un tracé qui devient une ligne  et définition dans ce qu’elles sont et ce qu’elles représentent avec la mise en place d’appareils idéologiques permettant de les justifier.
Aux XVIe et XVIIe siècles, comme les seigneurs du XIIe siècle, le roi avec la cour visite encore son royaume par ses marches et ses limites : le voyage de Charles IX et de sa mère en 1564-66 est exemplaire à ce titre. De même Louis XIV en 1559-60 au moment de la paix des Pyrénées parcourt la frontière avec l’Espagne, du Roussillon récemment conquis, à l’Île des Faisans sur la frontière, où est signée la paix. Mais, du XVIe au XVIIIe siècle, le tracé des frontières devient plutôt la prérogative des militaires, des diplomates et des savants et dorénavant l’administration royale remplace la présence physique du roi. Par un lent glissement dans lequel les conquêtes de Louis XIV ont leur part, la frontière orientale, réelle et naturelle, passe de la Meuse au Rhin. Cependant les traités qui agrandissent le royaume ne tracent pas de cartes ; ils donnent des listes de places, villes, pays, domaines, terres qui passent d’une souveraineté à l’autre. La France est une mosaïque de droits locaux et la frontière une nébuleuse avec des enclaves de part et d’autre et des souverainetés partagées. C’est au XVIIIe siècle que des négociations commencent à redessiner une carte moins complexe, avec des échanges de souveraineté entre les Etats : la frontière passe de la marche fluctuante à la limite précise. Les livres savants commencent eux aussi à vouloir dessiner un portrait de la France dans ses limites idéales, et peu à peu s’impose l’idée  d’une France géométrique, antique (le modèle de la Gaule est convoqué à cette fin), providentielle en quelque sorte, avec des frontières naturelles.
Cette expression, frontières naturelles, est rare avant la Révolution. Elle se popularise dès les guerres révolutionnaires et tout le long du XIXe siècle. L’espace Rhénan perdu évoque des amertumes à partir de 1814 et surtout l’Alsace l’idée de revanche à partir de 1871. Mais en ce XIXe siècle des peuples, d’autres arguments voient le jour : celui de la langue commence à émerger à partir du second Empire, mais il devient rapidement contradictoire pour la France et le cas de l’Alsace devient insoluble dans cette perspective. L’Allemagne utilisera davantage ce concept. C’est surtout la souveraineté populaire, le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes  qui émerge avec la Révolution : ce ne sont plus les Etats donc les souverains qui détiennent la légitimité du tracé des frontières mais les peuples eux-mêmes, la Nation. C’est sur ce trépied — frontières naturelles, aires linguistiques et droit des peuples — que se construit la politique française des frontières alors que précisément leur tracé reste une affaire d’Etat. L’annexion de Nice et de la Savoie en 1861 s’appuie sur des plébiscites — la volonté des peuples — alors que ce sont d’abord des négociations réalistes d’Etat à Etat.
Après 1871, la volonté des peuples et leur histoire sont définitivement l’argument principal à propos de la frontière de l’Est, celle de la revanche et des provinces perdues. C’est précisément pour ces frontières redevenues front, ces frontières inviolables et sacrées que tant de Français vont verser leur sang durant la Grande Guerre.

II Quelles frontières pour la France dans l’Europe et dans le Monde ?
La période qui précéda la Grande Guerre a aussi été une période de large ouverture et de première mondialisation. Durant la période suivante, de 1914 à 1945, les frontières ont été objets d’enjeux forts. Les Etats en Europe se sont extrêmement revendiqué de leurs prérogatives sur tous leurs aspects (militaires, douaniers, contrôle des migrations…), dans une sorte d’exacerbation des frontières. Cependant, depuis 1945, la France n’a plus connu de conflits sur ses tracés frontaliers et sa frontière métropolitaine qui semble fixée ne pose plus de problème avec ses voisins. Les seuls conflits ont porté sur l’Outre-mer lors de la décolonisation. L’Empire disparu, elle n’a plus que des frontières en Europe (sauf les DOM-TOM, confettis de l’Empire). Bien mieux, elle s’est intégrée depuis les années 1950 dans un espace plus grand qui est celui de la CEE devenue l’Union Européenne.
Sans reprendre étape par étape l’histoire de l’Europe depuis 1951 (création de la CECA) et 1957 (traité de Rome), il convient de noter que la construction européenne est à chaque fois un élargissement :  élargissement du nombre de pays adhérents (de six à vingt-cinq, vingt-sept en janvier 2007) et élargissement des compétences de l’Union sur un panel de plus en plus élargis de domaines (économique, politique, judiciaire, monétaire, culturel…). L’image traditionnelle du poste frontière que l’on franchissait en changeant de pays — avec ses douaniers, ses bureaux de change et ses formalités — a disparu aux frontières terrestres de la France : dorénavant elles se franchissent sans qu’il y ait même besoin de s’arrêter. Ce franchissement de frontières n’est pas seulement physique ; nous avons vu dans la première partie que définir les frontières c’est marquer la limite géographique des interventions d’un Etat et en même temps les affirmer (compétences fiscales, monétaires, légales, judiciaires, douanières, militaires…). Or une partie de ces compétences ont été déléguées à l’Union qui passe ainsi par-dessus les frontières nationales : un appel devant la cour européenne peut obliger la justice française, une directive européenne infléchir la loi nationale et la politique monétaire se joue à l’échelon européen. La libre circulation des biens, des capitaux, des services et des personnes est une sorte d’abolition des frontières. Les droits civiques concédés aux nationaux des Etats membres de l’Union multiplient les allégeances des individus au-delà des frontières.
Ces processus d’intégration et donc de dépassement des frontières dans le cadre de l’Union intéressent un nombre important d’acteurs en France : les individus, mais aussi les entreprises, les collectivités territoriales ou même l’Etat. Par exemple le marché de l’emploi est aujourd’hui ouvert, y compris dans la fonction publique : ainsi un nombre important d’étrangers passent maintenant les concours de recrutement par exemple pour être enseignant de langue. Les travailleurs trans-frontaliers sont de plus en plus nombreux passant deux fois par jour la frontière entre leur domicile et leur travail, soit qu’ils travaillent, soit qu’ils habitent à l’étranger, dans le pays voisin : c’est particulièrement vrai en Alsace, dans le Pays de Gex ou en Lorraine. Les entreprises peuvent aussi jouer sur les législations nationales et sur la main d’œuvre pour réduire leurs coûts et faire pression sur la masse salariale et leurs fournisseurs : par exemple le secteur du transport routier s’est profondément transformé avec l’arrivée des pays d’Europe centrale en 2004. Les collectivités territoriales elles-mêmes, comme des puissances infra-étatiques, transgressent les frontières nationales pour des politiques locales ou régionales transfrontalières ou des associations avec d’autres collectivités territoriales de l’autre côté de la frontière : les plus anciennes et les plus actives se sont formées dans la région du Rhin dès les années 1960 (CIMAB entre Moyenne Alsace et Brisgau, Regio entre Bâle, Haut-Rhin et Bade-sud). D’autres collaborations trans-frontalières ont été mises en place depuis avec des liens plus au moins étroits : l’Euro région Saar-Lor-Lux qui traverse trois pays est une coopération assez étroite entre les différentes collectivités, mais l’Arc Atlantique qui regroupe trente-deux régions de la façade atlantique appartenant à cinq pays semble plus une coopération virtuelle que réelle. Enfin les Etats eux-mêmes peuvent empiéter sur le territoire d’un autre Etat : les accords de Schengen prévoient l’unification des pratiques de contrôle et de visas délivrés par les Etats, le droit de filature transfrontalière pour la police et le détachement de fonctionnaires de liaison. L'espace national, du ressort du ministère de l'Intérieur a-t-il éclaté ?
Au-delà de l’Union Européenne, la France s’inscrit dans un contexte de mondialisation accélérée dans lequel le rôle des frontières reste à définir. Nous avons vu dans la première partie que roi capétien marquait ses frontières pour manifester sa souveraineté, et que l’Etat national définissait le rôle et la signification de ses frontières pour se définir lui-même. La mondialisation semble un mouvement irrépressible qui cherche à unifier et conquérir les marchés et abolir les frontières. La question de l’Etat, de sa légitimité et de ses interventions se posent avec force. Or la mondialisation met à mal les frontières et réorganise à une échelle élargie un certain nombre de processus.
Tout d’abord, la défense nationale qui avait été créatrice des frontières puis gardiennes de celles-ci s’affranchit au moins en partie des références territoriales. Les causes sont technologiques (la frontière n’a plus de sens en cas de guerre nucléaire, le terrorisme frappe au cœur des territoires) et politiques depuis la fin de la bipolarité qui a créé des effets de diffusion liés à la mondialisation. Le renseignement qui se joue des territoires a pris une importance grandissante. Les interventions des armées françaises se passent hors du territoire pour l’essentiel (Côte d’Ivoire, Liban, Afghanistan) et la sécurité de la France se joue à distance de plus en plus éloignée de son territoire. Les frontières ne sont plus défendues en tant que limites d’un territoire à envahir mais comme porte d’entrée de menaces extérieures sur son territoire (terrorisme essentiellement).
La mondialisation entraîne aussi une déterritorialisation de l’économie qui cherche à dépasser les Etats et leurs frontières. La baisse du coût du transport des personnes et des marchandises a fluidifié des marchés qui se jouent dorénavant à l’échelle mondiale. Les nouvelles technologies comme Internet ont rendu possible des communications sans frontières, en temps réel, avec toutes les implications que cela induit en termes de culture mais aussi d’échanges de capitaux et de consommation. L’économie cherche à s’inscrire dans un monde sans frontières dans une logique transnationale de marché ; marché de l’emploi par les délocalisations d’entreprises, marché des consommations, marchées des services y compris  à la personne (par exemple le tourisme médical semble promis à un bel avenir). Le processus de globalisation fondé sur les mobilités financières et pour qui les frontières n’existent pas, tend à s’affranchir totalement des Etats et des régulations étatiques.
Ce sont enfin les individus ou les groupes d’individus qui transcendent les frontières pour des modes d’identifications transnationales les liant à des réseaux : par exemple les Chinois de la diaspora qui jouent sur des solidarités à l’échelle mondiale ou les mafias qui se sont déterritorialisées. C’est encore le cas de l’action caritative (« Médecins sans  frontières »…) et du souci environnemental (Greenpeace par exemple) qui cherchent à dépasser les frontières voire même à passer outre la souveraineté des Etats. Cette porosité des frontières remet en question le rôle de l’Etat, de son contrôle et de son autorité.
Avec la construction européenne et la mondialisation, les frontières nationales de la France, constructions séculaires, semblent non seulement dépassées mais bien obsolètes.  Cependant la France reste bien un territoire, inscrit dans un autre territoire qui cherche à se définir, l’Europe. Les problématiques de construction des frontières nationales de la France, problématiques matérielles et idéologiques peuvent-elles se retrouver à cette nouvelle échelle ?

III Quelles frontières pour l’Europe vues de la France ?
Les frontières de l’Union Européenne sont des frontières en cours de construction. Des élargissements successifs permettent à de nouveaux pays d’intégrer l’Union de manière plus ou moins complète. Elle n’est pas non plus un territoire unique et unifié. D’autre part, vis-à-vis de l’autre côté de sa frontière, l’Union Européenne doit définir ses relations avec des nouveaux espaces frontaliers ; elle démultiplie les niveaux de territorialité, variant selon les enjeux et les contextes. Nous verrons ces problématiques à travers deux exemples : celui de la politique de sécurité et de contrôle des flux migratoires (qui sont souvent confondus), et celui de l’adhésion des nouveaux pays avec en particulier le cas de la candidature de la Turquie.
L’Union Européenne n’est pas une fédération, mais elle détient déjà des attributs politiques puissants. Ce sont cependant les Etats qui sont chargés d’appliquer avec leurs agents la politique européenne. Se dessinent aux frontières de l’Europe et à l’intérieur de l’Europe des frontières successives définissant des territoires différents. L’Europe des vingt-sept depuis janvier 2007 semble la frontière la plus étendue. Mais à l’intérieur, il y a aussi celle de la zone Euro (douze pays) ou celle de la libre circulation et de la libre résidence des personnes (quinze pays). Il y a encore l’Europe des échanges Erasmus qui compte trente et un Etat (dont les Balkans et la Turquie). La zone Schengen est un exemple intéressant : vingt-six pays sont signataires, mais elle n’est appliquée que dans vingt-quatre, et parmi ces pays, trois ne sont pas membres de l’Union (Norvège, Islande, Suisse), alors que des Etats de l’Union n’en sont pas signataires. Ce texte qui distingue les frontières intérieures et les frontières extérieures s’intéresse aux flux et non plus seulement aux bornages.
Au-delà des frontières des Etats nationaux membres de l’Union, ces frontières extérieures, l’Europe construit un front pour gérer et contenir les flux d’immigration. Avec la clôture de sécurité de Ceuta et Melilla, sorte de limes et le renforcement des contrôles sur mer, sur terre et aux aéroports, les pays européens se présentent et se vivent comme des forteresses assiégées face aux flux migratoires en provenance d’Afrique subsaharienne (et face à la menace terroriste également). Cette image est renforcée par les afflux de migrants sur les côtes italiennes (Lampedusa, Sicile), espagnoles (Canaries, Andalousie) ou maltaises ou celle de l’enclave de Ceuta prise d’assaut en septembre 2005. Sans compter que ce sont parfois les cadavres des migrants qui échouent sur les côtes et que l’assaut de Ceuta entraîna cinq morts du côté des assaillants. Ces questions sont maintenant considérées comme communes par l’ensemble des Etats de l’Union, les Etats méditerranéens surtout, et la pression des opinions publiques est forte : c’était un des sujets du sommet de Lahti en octobre 2006. L’Agence Européenne des Frontières (Frontex) assure déjà des patrouilles communes au large de la Mauritanie et du Sénégal avec l’aide de la police et de l’armée sénégalaises, mais d’autres zones sont envisagées. Au-delà, l’Europe cherche à créer une zone tampon, un autre limes, pour gérer ses flux migratoires, en y associant les pays du nord de l’Afrique comme supplétifs de cette politique d’endiguement. Des patrouilles italiennes sont associées à celle de la Libye au sud de sa frontière, et le Maroc, sur injonction de l’Europe, doit refouler les candidats au passage et accepter une assistance policière directe pour le contrôle des flux. En externalisant le contrôle des migrants, la frontière de l’Europe est-elle donc une ligne ou un espace intégrant les pays du Maghreb dans sa zone de contrôle ?
L’élargissement de l’Union Européenne vers les pays de l’Europe centrale et orientale fait avancer ses frontières vers l’Est, comme un front de conquête. Cette conquête est aussi idéologique. Pour pouvoir adhérer, les pays et les Etat sont soumis à de stricts critères qui allient éléments quantifiables et construction idéologique de ce doit être le modèle européen : adhésion à une économie de marché, démocratie et respect des droits de l’Homme, critères de convergence sur les déficits et la dette publique. Comme dans une zone de conquête, de marches, les firmes européennes s’implantent dans ces pays d’Europe centrale qui constituent alors une zone-frontière en pleine évolution.
L’élargissement à des pays anciennement sous domination soviétique apparaît comme un triomphe, une avancée des valeurs de l’Europe. Pourtant, cette conquête de type idéologique, ce modèle européen, semble aussi à géométrie variable ; ce sont bien les représentations de ce que sont les frontières de l’Europe, c’est-à-dire une construction idéologique— comme l’ont été les frontières de la France — qui sont mises en œuvre. Le cas de l’adhésion de la Turquie est éclairant à ce sujet. Ses adversaires avancent comme arguments essentiels qu’elle n’est pas dans l’espace géographique européen, qu’elle est un pays musulman, que le revenu moyen y est trop faible et que les droits de l’Homme n’y sont pas ou n’ont pas toujours été respectés. Chacun de ses arguments peut-être renversé en trouvant des similarités dans les pays actuellement membres de l’Union. Ce qui est intéressant dans ce débat c’est le retour à la définition des frontières telles qu’elles étaient déjà formulées à propos des Etats-Nations : affirmer que l’Europe s’arrête à l’Oural et au Bosphore, c’est revenir au mythe des frontières naturelles. Rejeter un pays musulman, c’est affirmer le caractère chrétien de l’Europe, une unité culturelle à base religieuse (faute d’unité linguistique ? ou avec d’autres attendus ?). A l’inverse, lorsque Jacques Levy évoque, pour définir l’Europe, des gradients d’européanité dans les extensions successives de l’Europe occidentale jusqu’au cœur des empires russe et ottoman, il convoque une idée de frontière à la fois comme front et comme délimitation d’un ensemble culturel homogène. Le débat sur les frontières de l’Europe reprend à son compte ce qu’il a déjà été pour la construction des Etats puis des Etats-Nations. 
On retrouve donc pour les frontières de la France et ses frontières plus larges, celles de l’Europe, une entité politique à laquelle elle a abandonné des parts de souveraineté, les mêmes définitions mouvantes de la frontière telles qu’elles se sont mises en place depuis le Moyen-Age : les frontières sont à la fois une ligne, un front et un espace. Elles sont en même temps une construction politique et une construction idéologique s’appuyant sur le mythe des frontières naturelles, sur l’unité culturelle et sur le suffrage des peuples.



La première partie du présent exposé a fait le récit de la construction des frontières de la France depuis le Moyen-Age jusqu’au milieu du XXe siècle. Une histoire qui semble aujourd’hui close. Elle est liée à la construction de l’Etat et de la Nation. Lors des deux suivantes nous nous sommes interrogés sur les frontières de l’Europe et dans l’Europe en utilisant les constructions et les concepts vus dans la première partie. L’histoire ne se répète pas, mais elle permet de regarder le présent.
La France et l’Europe vivent dans monde ouvert à la mondialisation. Ce fut déjà le cas de cet espace avant 1914 et l’on connaît les conséquences qu’ont pu avoir de 1914 à 1945 certains des rejets de cette précédente mondialisation. Aujourd’hui, que ce soit par exemple pour ceux qui pensent « qu’un autre monde est possible », ou pour ceux qui veulent bâtir des frontières étanches de repli entre nous (les Français ? les Européens ?) et les autres cette question fait débat. Sans faire d’amalgames — ce sont des projets politiques radicalement différents et opposés — ces deux courants entre autres interrogent les frontières, celles de la France et celles de l’Europe, et leur rôle de protection soit contre le capitalisme sauvage, soit contre des envahisseurs.
Les Etats de l’Union et l’Union européenne elle-même semblent avoir du mal à définir les frontières et leur rôle ; barrières ou zones de contact ? Extension ou fixation ? Selon les contextes, elles sont différentes, ce qui n’aide pas à faire la clarté pour les opinions nationales et européennes. Quoi qu’il en soit, un Etat ne peut exister si ses frontières ne sont pas bornées et respectées par ses voisins. Il doit pourvoir contrôler et réguler ses flux. Mais à qui revient ce rôle ? À l’Europe ou aux Etats nationaux, et avec quelle répartition ? Avec quels agents ? Quels flux doivent être contrôles, maîtrisés ? Les personnes, les capitaux, les biens, et comment ? Enfin, rappelons que la construction des frontières de la France a certes été le fait d’un Etat, mais ce projet depuis la Révolution française a toujours englobé la volonté des peuples (de manière plus ou moins artificielle parfois…). Les populations sont consultées par référendum à chaque nouvelle adhésion à l’Union Européenne ce qui prouve la continuité de ce modèle. Pourtant, il existe un sentiment diffus que la construction européenne échappe aux citoyens pour être accaparée par des eurocrates (mais qui sont-ils ?). Il s’est exprimé en France lors du référendum sur la constitution européenne. L’Europe ne cherche pas à se constituer en Etat-Nation et pourtant que de points communs entre la construction des frontières nationales et celles de l’Europe. C’est peut-être sur la nature de ses frontières, ligne, front ou espace, sur la porosité ou l’étanchéité de celles-ci, et sur les idéologies mobilisées pour les construire que l’Union et les peuples qui l’habitent peuvent s’interroger sur la nature de l’Union Européenne.
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