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Nadoch

Niouzes de la villa dimanches, de ses habitants, de ses visiteurs. Totalement narcissique.

L'occupation des Etats Unis : 100e anniversaire

Publié le 28 Juillet 2015 par Nadine

Aujourd'hui, 28 juillet 2015, Haïti célèbre, déplore, les 100 ans de l'Occupation du pays par les Etats-Unis. Doit-on dire 100e anniversaire ou depuis 100 ans ? Car ici on n'a guère l'impression qu'elle se soit terminée en 1934. On a même l'impression qu'ils ne sont jamais partis. D'ailleurs, ils sont encore là puisque les Marines ont débarqué en 1994, puis encore en 2004 et en 2010. La France non plus n'est pas en reste aux mêmes dates.

Je vais tout à l'heure à une manifestation devant le Bureau d'Ethnologie. Alors pour aller plus vite, je vous copie ce que j'ai écrit il y a deux ans dans mon essai : Enseigner l'histoire de Saint-Domingue et d'Haïti à traverse les enjeux et les problématiques de la mondialisation : approches didactiques, enjeux pédagogiques.

 

L’occupation américaine (1915-1934)

Depuis 1859 Haïti s’enfonce dans un chaos politique qui s’accroît au tournant des XIXe et XXe siècles, entre coups d’état et guerre civile des Cacos. Profitant du désordre et de la corruption généralisée, les entreprises américaines s’installent en Haïti de manière très agressive, appuyées par la puissance politique : le contrôle de l’île de la Navasse en 1856 pour le Guano[1], celui du Môle Saint-Nicolas en 1891 pour les dépôts de charbon servant aux bateaux à vapeur[2], ou les expulsions de paysans pour les bananeraies Mac Donald en 1910[3] sont déjà exemplaires. A la fin du XIXe siècle, tandis que la seconde colonisation a permis aux Européens de dominer à nouveau le monde, le centre de gravité financier, commercial et politique des Caraïbes bascule des anciennes métropoles européennes vers les Etats-Unis[4]. Haïti passe alors du giron des puissances européennes à celui de la nouvelle puissance américaine. Celle-ci, suivant ainsi la déclaration Monroe, allie diplomatie du dollar et politique du Big Stick. C’est ce phénomène qui se déroule en Haïti jusqu’en 1915 et finit avec l’occupation par les Etats-Unis.

Lorsque les Marines américains débarquent à Port-au-Prince le 28 juillet 1915 ils ne rencontrent aucune résistance, pas plus qu’ils n’en avaient rencontré le 14 décembre 1914 lorsque l’équipage de l’USS Machias débarqua pour prendre les 500 000 $ du trésor haïtien. Le pays est à bout de souffle, miné par les désordres, la guerre civile et l’égoïsme des clans. Alors que la guerre fait rage en Europe et met sur la touche Allemands comme Français, les Américains viennent remettre de l’ordre dans leur arrière-cour, afin d’optimiser les rendements et les investissements. Le capitalisme au XIXe siècle s’était contenté d’un pillage indirect d’Haïti, par le biais de la dette, et avec une forte dégradation des termes de l’échange. La paysannerie avait payé la totalité de la dette par son travail, mais avait pu se ménager quelques marges. Le capitalisme amené par les Etats-Unis intègre Haïti dans une stratégie économique globale de la Caraïbe, en position de satellite, pour le profit unique des entreprises américaines et avec l’appui du son gouvernement. Alors qu’au XIXe siècle c’était la bourgeoisie créole qui collectait ce qui était produit avant qu’il ne soit exporté, avec l’occupation américaine, le pillage devient direct. La constitution de 1918, qui accorde pour la première fois aux étrangers le droit de propriété, en est le symbole le plus vif : cette interdiction faite aux blan était liée à l’indépendance en 1804.

C’est non seulement une occupation physique, brutale, mais c’est surtout un pillage méthodique et systématique. Les apparences de légalité sont maintenues puisque les institutions fonctionnent avec un président élu et une chambre. Le pays a simplement passé une convention avec la puissance occupante. Mais d’autres mains tiennent en réalité le pouvoir, celles du haut commissaire, du receveur général et du conseiller financier, des militaires recevant leurs ordres de Washington. Ces nouvelles autorités se donnent pour tâche de reconstruire l’autorité publique et de redonner à l’Etat qu’elles contrôlent une administration publique efficace dans deux domaines prioritaires : l’ordre public et la fiscalité. Elles créent en 1917 un appareil répressif efficace, agissant sur l’ensemble du territoire et centralisé, la Gendarmerie. Si les troupes sont haïtiennes, les officiers viennent des Etats-Unis. La chasse aux bandits, que ce soient d’anciens cacos ou des maquis patriotes comme ceux de Charlemagne Peralte, ne fait pas de quartiers : bombardements aériens, traque des villageois, massacres. Elles créent de même en 1924 l’Administration générale des Contributions qui permet de financer les infrastructures, moderniser l’administration publique et établir un Etat efficace au service de l’occupant. Celle-ci met fin aux pratiques généralisées de corruption, ce qui permet d’augmenter les rentrées fiscales par une gestion saine. Jusqu’ici les recettes des douanes en constituaient l’essentiel. La part des impôts augmente. Ces deux institutions créent une plus forte centralisation des organes du pouvoir. Ce changement de la donne politique sonne la fin du régionalisme des caciques. Avec l’écrasement des révoltes paysannes, la province et le monde rural cessent de peser dans le jeu politique. Ce sont dorénavant les villes et en particulier la capitale qui pèsent davantage : cette centralisation du pays devient un outil efficace pour le drainage des richesses du pays au profit des entreprises américaines.

Le pillage du pays est celui de ses ressources naturelles et agricoles. Le capital venu des Etats-Unis investit dans des entreprises américano-haïtiennes telle la HASCO (Haitian-American Sugar Company) qui bénéficie de 22 000 acres de concessions dans les plaines du Cul-de-Sac et de Léogane. Il s’agit certes d’une modernisation incontestable puisqu’elle rationalise la production et construit le premier moulin industriel, mais c’est à son seul profit : les fermiers sont moins bien payés qu’ils ne l’étaient par les petites distilleries locales de clairin et ceux qui sont contraints de travailler dans l’usine y trouvent des conditions de travail déplorables avec des accidents fréquents, le tout pour des salaires misérables. L’entrée dans le monde salarial se fait de manière féroce au profit du capital étranger. On pourrait citer de la même manière Haytian Pineapple Company qui bénéficie de 600 acres, la Haitian American Development Corporation avec 14 000 acres pour le sisal dans le nord-est, ou la Haytian Agricultural Corporation et ses 2 200 acres de concession. Au total ce sont 226 000 acres de surfaces agricoles et naturelles qui sont concédées, au détriment de l’agriculture locale. Ce sont aussi de vastes zones de forêts qui sont défrichées pour l’exportation des bois tropicaux (campêche, acajou, bois précieux) et pour l’agriculture industrielle. Haïti est exploité à fonds perdus pour autrui. Personne n’envisage évidemment de reboiser. Le couvert forestier passe de 60 à 21 %.

La paysannerie haïtienne qui subit ces expropriations trouve en face d’elle la force mais aussi la loi, ou plutôt l’absence de droit pour les paysans, puisque la majorité d’entre eux occupaient ces terres sans titre depuis le XIXe siècle. Ils fournissent dorénavant les contingents de l’exode rural et de l’émigration. Port-au-Prince s’accroît et devient alors réellement la capitale économique et démographique du pays, la République de Port-au-Prince. Le trafic transite dorénavant essentiellement par son port, dans les mains d’un groupe de plus en plus réduit de marchands. C’est aussi à cette période que l’émigration devient massive vers Cuba et la République Dominicaine. Ils sont déjà 70 000 à Cuba en 1920, et 30 000 autres arrivent cette année-là. Toujours dans les années 1920, 10 000 arrivent chaque année en République Dominicaine. Ils sont embauchés dans l’industrie sucrière, ces usines agricoles détenues par des capitaux américains, où les conditions d’accueil sont proches de l’esclavage, ils sont logés dans des hangars et surveillés par des gardes armés[5]. Leur masse et leur précarité permet de faire pression sur les salaires et les conditions de travail dans les pays d’immigration : aux deux bouts de la chaîne, c’est bien le capital américain qui s’y retrouve, avec une réorganisation régionale et mondiale de l’investissement et du travail.

Pour encadrer les masses et contrôler la production, l’occupant a besoin de cadres : c’est à cette période qu’Haïti voit la création d’école techniques et professionnelles comme l’école de médecine, le Service Technique de l’Agriculture et de l’Enseignement Professionnel ou l’École Centrale d’Agriculture. C’est ainsi qu’émerge une classe moyenne, noire, d’artisans et de travailleurs qualifiés. C’est elle qui revendiquera une place face aux anciennes élites mulâtres dans la période suivante. Il reste que les Haïtiens, même qualifiés, ne sont admis qu’aux places subalternes, les Américains se réservant toutes les places de commandement, en particulier celles des experts de toutes sortes, grassement payés sur le dos du contribuable haïtien. Toute la modernisation en règle générale a été payée par les impôts et la corvée en Haïti-même alors que les profits ont été rapatriés aux Etats-Unis. Cette modernisation a été superficielle et utilitaire pour l’occupant : au total, Haïti a été appauvri. On a puisé dans son capital naturel et humain et les paysans ont perdu le contrôle des meilleures terres. Comme au temps de la colonisation française, l’occupation s’est faite au profit d’une métropole qui n’en portait pas le nom, dans un marché mondialisé des matières premières (sucre, fruits exotiques, sisal, caoutchouc), avec une réorganisation à échelle régionale de la main d’œuvre sur laquelle la pression des rendements était maximale.

Lorsque l’occupation des Etats-Unis prend fin en 1934, ce n’est pas pour libérer le pays. Avec la Crise de 1929, le géant américain opère un repli sur lui-même. Ce repli national, qui sera la réponse à la crise de la plupart des pays industrialisés, marque un frein à la mondialisation, mais pas un coup d’arrêt. L’emprise sur les pays que l’on n’appelle pas encore du Sud ne se relâche pas : c’est l’âge d’or de la colonisation pour les puissances européennes et l’Amérique latine sert de variable d’ajustement pour le capitalisme américain qui affronte la crise qu’il a lui-même engendrée. En Haïti comme ailleurs dans le monde dominé, il n’est pas question de laisser les peuples décider souverainement de leur sort. La période suivante, qui commence avec la Seconde Indépendance, en est bien l’illustration.

 

[1] La Navasse est un îlot désertique qui appartient à Haïti. Riche en guano, un engrais très recherché composé de fientes d’oiseaux, il a été annexé par les Etats-Unis en 1856, sans demander l’avis des Haïtiens, et exploité à leur seul profit de 1865 à 1898.

[2] Le passage de la marine à voile à la marine marchande oblige les compagnies à prévoir des dépôts de charbon sur le parcours des navires. Pour cela, les puissances coloniales européennes bénéficient de leurs colonies. Ce n’est pas le cas des Etats-Unis. Avec le canal de Panama, le Môle Saint-Nicolas, extrémité nord-ouest de l’île, acquiert une importance stratégique majeure. La marine américaine fait alors pression pour sa cession : « It was the destiny of the Môle to belong to the United States » Amiral Gherardi, 1891.

[3] En 1910, l’entrepreneur James Mac Donald prend le contrôle de la compagnie ferroviaire nationale d’Haïti. En échange de l’éventuelle construction d’un chemin de fer jusqu’au Cap-Haïtien, il obtient, pour cinquante ans, la concession des deux kilomètres de terres bordant de part et d’autre les 320 km du futur chemin de fer, pour des plantations de bananes, et le monopole de leur exportation. La compagnie Mac Donald émet pour 35 millions de dollars d’obligations, garanties à 60 % par le gouvernement haïtien. Alors que l’entreprise est un échec, mais que les paysans ont bien été expulsés, le gouvernement haïtien est forcé pendant l’occupation américaine de rembourser plus de quatre millions de dollars aux investisseurs.

[4] En 1865, à la fin de la Guerre de Sécession, les Etats-Unis entament une politique systématique de présence dans la zone. A titre de repères :

— 1898 Intervention à Cuba. L’indépendance de l’île sous tutelle, garantie par des bases navales (Guantanamo).

— 1898 Puerto Rico devient un protectorat

— 1903 Le canal de Panama passe sous la souveraineté des Etats-Unis.

­— 1907 Contrôle des douanes de la République Dominicaine.

— 1909 Intervention militaire au Honduras.

— 1912 Occupation du Nicaragua.

— 1914 Débarquement au Mexique (Veracruz).

— 1915 Occupation d’Haïti.

— 1916 Occupation de la République Dominicaine.

C’est aussi l’époque où la United Fruit Company finance et manipule nombre d’Etats d’Amérique Centrale et des Caraïbes que l’on désigne alors comme Républiques Bananières.

 

[5] Dans Compère général soleil Jacques Stephen Alexis [ALEXIS, 1955] dresse le portrait des conditions de vie des travailleurs de la canne en République Dominicaine dans les années 1930. Le roman se termine avec les Vêpres haïtiennes, le massacre de milliers d’entre eux par les milices de Trujillo en 1937.

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